A la mémoire de Bernard Prouteau

« C’est le peuple qui doit se hausser à notre niveau. Et c’est l’affaire de tous de lutter pour lui donner les moyens de cette ascension. » (Antoni Tàpies)

édito

« Créer un art qui brise les frontières. Un art qui tende vers ces émotions pour lesquelles nous n’avons pas de mots. Un art qui certifie l’existence du monde émotif à une époque et dans une société qui cherchent systématiquement à l’éliminer. » Ces propos de Meredith Monk, grande figure de l’art vocal et de la performance, pivot de cette 26e édition, nous les partageons et donc aussi, depuis longtemps d’ailleurs, cet intérêt pour l’hybridation des genres et l’effervescence des expressions nouvelles. Et c’est bien, depuis ses origines, l’esprit du jazz, que d’accepter et de rechercher tous les métissages culturels. Ainsi, cette année, Jazz et Musique Improvisée en Franche-Comté s’ouvre largement à la danse d’improvisation, à la poésie sonore, à la littérature et aux installations plastiques, comme le fait déjà Musiques Libres, notre festival d’automne (cette année du 1er au 4 novembre).
Nous partageons également, et c’est peu de le dire, les inquiétudes de Meredith Monk quant à « ce divorce de plus en plus prononcé entre l’art vivant et le grand public, peureusement entretenu dans un état d’arriération par les puissances de tout ordre, dont la plus grande peur est celle du changement. » (Claude Simon).
Alors, que dire de la multiplication de ces manifestations « événementielles » que nous voyons surgir un peu partout, - opérations de communication financées en règle générale sur des fonds en principe dévolus à la culture qui cultive (nomenclature établie par Jean-Michel Potiron dans son spectacle « Protesto ! solo inutile pour une culture qui cultive », qui sillonne actuellement l’hexagone et auquel nous vous recommandons d’assister séance tenante, s’il passe du côté de chez vous.) - et dont le seul but avoué est d’attirer le plus de monde possible. En d’autres termes, si on connaissait déjà le concept du temps de cerveau disponible, nous découvrons à présent, et de plus en plus, celui du nombre disponible de mains à serrer . De surcroît, ces « grandes messes » sont en général entièrement gratuites, ce qui contribue un peu plus à dévaluer la culture qui cultive et à vider les salles, tant on enracine l’idée que culture doit être synonyme de gratuité : inévitablement, le quidam moyen rechigne de plus en plus à verser son écot.
Et qu’on ne s’y méprenne pas. Il ne s’agit pas, ici, de désigner tel ou tel édile à la vindicte populaire. Il s’agit d’alimenter un débat citoyen et responsable auquel tout un chacun peut et doit participer. Parce que, soit on considère que l’art est singulier, et l’on réagit, soit on considère que c’est un bien de consommation et l’on se satisfait d’une sous-culture uniformisée qui fait perdre toute dignité et toute ambition. En attendant, la 26e édition de Jazz et Musique Improvisée en Franche-Comté vous tend les bras. Bon festival à tous.

Philippe Romanoni

site du festival de 2009